CA de Basse-Terre : la salle d’audience se transforme en salon littéraire

Quand la Justice s’ouvre à la littérature guadeloupéenne : dialogue avec l’autrice Estelle-Sarah Bulle
01/04/2026 - mise à jour : 01/04/2026
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Le mardi 24 mars dernier, Michael Janas, premier président de la cour d’appel de Basse-Terre et Eric Maurel, procureur général près ladite cour ont eu le plaisir de recevoir Estelle-Sarah Bulle, autrice dont l’œuvre fait résonner avec force et délicatesse les voix, les mémoires et les imaginaires de la Guadeloupe.

Cette conférence s’inscrit dans le cadre de la Journée internationale des droits des femmes ayant eu lieu le 8 mars dernier, et vise à mettre en valeur le parcours de femmes inspirantes.

Estelle-Sarah Bulle nait en 1974 à Créteil d’un père guadeloupéen et d’une mère franco-belge. Elle grandit ainsi entre deux cultures. Elle découvre la Guadeloupe au cours des vacances estivales où elle entretient une relation suivie avec son grand-père. Ce dernier parle créole, elle non, mais elle sent l’amour qu’il lui porte et cela lui suffit lorsqu’elle ne parvient pas à le comprendre. Mme Bulle peine à trouver sa place, ni d’ici, ni de là-bas, mais des deux à la fois. Elle se réfugie dans la lecture, dévorant livres après livres. Malgré cette appétence pour la littérature, Mme Bulle poursuit des études au sein d’une école de commerce. Après une carrière au sein de cabinets de conseil, elle exerce au profit d’institutions culturelles dont notamment le musée du Louvre. A la suite d’une succession d’évènements singuliers, elle décide de se consacrer à l’écriture et quitte son emploi. Son premier roman, « Là où les chiens aboient par la queue » est largement salué par la critique et couronné de plusieurs prix. Elle y raconte l’histoire d’une famille guadeloupéenne qui rejoint l’hexagone dans les années 60 et se voit confrontée au racisme ambiant, au déracinement. Un sentiment que Mme Bulle a pu éprouver. Être écrivaine ne se résume pas à rédiger des romans. Mme Bulle est ainsi chroniqueuse pour La Croix. En outre, elle intervient au titre de conférences et aussi en tant qu’animatrice d’ateliers de rédaction, notamment au profit de personnes en difficultés face à l’expression, orale ou écrite. Elle est, dans ce cadre, intervenue auprès d’étudiants en CAP coiffure. C’est notamment de cette expérience qu’elle construit son dernier roman, « Histoire sentimentale de mes cheveux ».

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Mme Bulle a désormais plusieurs romans à son actif : « Les fantômes d’Issa », « Les étoiles les plus filantes », « L’embrasée », « Guadeloupe, paysages tranquilles » et « Basses-Terres ».

Dans ses romans, la Guadeloupe n’est jamais un simple décor : elle est un territoire vivant, une matrice narrative, un espace où se croisent les histoires familiales, les silences et les résistances. Elle est ce lieu où se forgent les identités, où se transmettent les voix et où l’écriture devient un moyen de dire ce qui a longtemps été tu. A cet égard, Mme Bulle explique tirer ses inspirations de ses souvenirs, de ce qu’on lui a raconté, de l’histoire mais aussi de sa propre imagination. Malgré la part d’imagination, ses romans ont la force de dépeindre la Guadeloupe avec une vérité et une profondeur avérées. Elle parvient ainsi à écrire la Guadeloupe à sa manière et c’est là tout l’enjeu d’écrire à une époque où presque tout a déjà été dit. Mme Bulle explique qu’écrire suppose avant tout d’être capable de raconter quelque chose qui a déjà été dit, mais d’une autre manière, sous un autre angle. Elle confie toutefois avoir été, comme beaucoup de jeunes auteurs, confrontée au syndrome de l’imposteur, face à des figures telles que Patrick Chamoiseau ou encore Maryse Condé. Mais elle a fait taire cette petite voix. Elle encourage d’ailleurs quiconque entend se lancer à ne pas hésiter, puisque tout le monde a une histoire à raconter.

Les échanges ont également mis en lumière le rôle de la littérature dans la libération de la parole notamment au travers des ateliers d'écriture que Mme Bulle anime auprès d’un public souffrant de difficultés d’expression voire parfois d’illettrisme. Si Mme Bulle souhaitait ouvrir une bibliothèque à Morne-à-l’eau, elle a fait bien plus, puisqu’elle transporte cette bibliothèque partout avec elle.

Merci à Estelle-Sarah Bulle pour la générosité de son regard et la délicatesse de sa parole.

Merci également à Malika Bellony, présidente de l’association Les Pacotilleuses d'art et culture qui a rendu cette conférence possible.

La Guadeloupe continue d’inspirer, de raconter, de faire entendre — et la littérature lui offre un espace où ses voix peuvent pleinement se déployer.

C’est aussi cela l’Open Justice à la Cour d'appel de Basse-Terre.